mercredi, 16 mai 2012

La Bastille - 6 Mai 2012

Ce soir là, Frédérique avait quitté la place de la Bastille vers deux heures du matin. La communion du peuple sous les drapeaux multicolores lui avait donné pour la soirée une bouffée de vie qu’elle appelait bonheur. Les mots résonnaient encore dans sa tête. « Je suis fier d’avoir été capable de redonner espoir », clamait le candidat tout fraichement élu.

Elle avait cru à cet effluve d’espérance.

Comme la moitié des français.

A cette époque, tous s’accordaient à dire que l’espoir était de Gauche. Frédérique avait succombé à cette idée utopiste, comme elle s’était accrochée cinq ans auparavant au prétendu réalisme de Droite.

Le débat d’alors faisait rage : quelles différences pouvait-on observer entre Gauche et Droite ?

L’homme de droite estimait qu’il n’y avait pas d’alternative face au fait accompli. Il se méfiait comme de la peste de toute imagination (à moins qu’elle ne fut littéraire), et surtout quand elle prétendait au pouvoir : pour lui, ce n’était que spéculation, fourvoiement, utopie. Il exaltait plutôt le bon sens, l’intuition et l’expérience de chacun.

Les idées générales, comme le Peuple, la Justice, l’Egalité, la Liberté, le faisait fuir : à ses yeux, ce n’étaient que des abstractions.

L’homme de gauche, dont le cœur était plus chaud et l'esprit moins lucide, inclinait plutôt à brouiller idéal et réel. Il stigmatisait à grands cris le mal du monde, mais ce mal, au fond, il ne le prenait pas au sérieux : ce n'était pour lui qu'un accident superficiel et éphémère ; encore un peu de temps et il devait s'évanouir au souffle du « progrès » et de la «révolution ».

La gauche était le parti des droits, la droite celui des devoirs. Mais le mouvement n’était pas l’apanage de la gauche, ni le conservatisme celui de la droite.

La Ve république durait depuis plus de cinquante ans. Il y avait bien un consensus majoritaire sur le régime et le fonctionnement de la société. Malgré tout ce qui ne marchait pas. C’était les valeurs, en revanche, qui n’étaient pas les mêmes. Et l’on voyait bien qu’un jour cette opposition irréductible pourrait bien se traduire par un antagonisme politique beaucoup plus violent que celui auquel ils étaient habitués depuis des décennies…

Frédérique, en rentrant dans le meublé qu’elle occupait depuis 10 années, s’était arrêtée sur le pas de la porte pour contempler, encore sous l’emprise de la fièvre de la Bastille, le spectacle de sa vie. Mais, en une pièce, des meubles Fly de guingois, une moquette râpée, une odeur de moisissure qu’elle portait aussi sur elle, des murs jaunis, un reste de repas.

Chaque soir, Frédérique prenait un prozac et, abrutie, s’endormait habillée.

Rien ne changerait.

(sources : E Terray, G Thibon)

Sur les présidentielles : Qui sera le nouveau délégué de classe ?

lundi, 14 mai 2012

En Murray vivant, par Sylvain de Leyde

Philippe Muray et son Rejet de greffe – premier tome de ses exorcismes spirituels. Ça déménage : il vitupère contre l'éradication de l'esprit critique, annonce la disparition du réel et la déchéance du monde par le rejet profond et permanent de toute négativité autre que la fausse subversivité ambiante qui se fond parfaitement dans le système qu'elle dit critiquer. Tout un programme. Ça dessoude à toutes les pages.

On peut effectivement s'interroger sur l'évolution de notre société, qui n'est certainement ni meilleure ni pire que les précédentes, mais qui a ce triste penchant démogogique pour l'égalisation « positive » donc uniformisante et pour le nivellement par le plus petit dénominateur commun à chacun (donc forcément par le bas).

Pour Muray, la littérature est la dernière « liberté précaire encore en circulation ». Définition intéressante de la littérature : il lui donne pour mission d'être un « combat », un cri pour s'autonomiser de la masse, une nécessité vitale pour s'extirper de toutes ses forces d'une société qui doit être rejetée. Non pas que le monde soit détestable en valeur absolue, mais il ne peut s'élever (et non pas seulement progresser, action linéaire et non verticale) que par les banderilles plantées par une minorité d'insurgés nobles et honnêtes intellectuellement mais jusqu'au-boutistes. Don Juam, Don Quichotte, Scarlett O'Hara, Bardamu et Cyrano aimeraient sûrement lire Muray. Nettement moins sûr pour Charles Swann, Madame de Tourvel ou Julien Sorel. Lakis Proguidis, qu'évoque Muray, identifie pour sa part que le geste romanesque par excellence « est une défection par rapport à la communauté et par rapport à ses intérêts les plus chers, une désobéissance par rapport à la collectivité ». Le roman n'existe donc que grâce à un accident ponctuel dans le parcours collectif, à une non conformité avec le système ambiant, à une excroissance maligne du corps social.

Je partage cette vision du roman et de la littérature plus largement : un engagement total, hors normes, en dehors et au-delà de toutes les représentations sociales et morales en vigueur. Il ne s'agit pas tant de juger les sujets abordés que d'en mesurer leur traitement au regard des enjeux et des valeurs portés par la société. Allons donc chercher les choses qui sont cachées derrière les choses... !

mardi, 08 mai 2012

Lettre à un lecteur

Lecteur,

Ami,

Je vous envoie ces quelques mots, capables, le croient-ils, mais je les pense sincères, de retenir l'implacable temps qui file. Ils sont dotés d'un pouvoir étonnament magique, celui d'arracher de l'oubli des événements, des lieux, une pensée, des espoirs aujourd'hui oubliés de tous, mais qui attendront patiemment que quelqu'un les découvre, au fond d'un livre, à l'abri de tout.

Les mots conservent en eux la force, l'envie, la joie, mais aussi les peurs, la douleur et les larmes de tous ceux qui sont passés avant nous ici. Un jour, ces mots livrent tous leurs secrets à qui sait les lire. Un jour, la bouteille jetée à la mer depuis une côte inconnue, ballotée par les flots, secouée, mille fois renversée mais toujours gardant son cap, sa destinée, s'échoue sur une plage où un enfant la découvre, trésor imaginaire d'un lointain qu'il ne connaît pas encore.

Un jour, d'un bout de vulgaire caillou a jailli la lumière, fulgurante, élancée vers un possible qui l'attire, et qui finit sa course folle dans le regard d'un homme qui cherchera, toute sa vie, à comprendre le message de cette étoile qui chaque soir le suit.



Un autre instant : diablog

samedi, 05 mai 2012

Rafales, par Sylvain de Leyde

Vous pouvez répéter la question ?

Pourquoi écrit-on ? Puis, enlevant le « o » pour se dévoiler encore plus, pour qui écrit-on ? La littérature a-t-elle un but, une mission ? Ses prolongements par le passage à l'oral, et notamment le théâtre, transfigurent-ils le texte alors donné à entendre ? Quelles sont les relations connexes que peut avoir l'écrit avec l'image (adaptations cinématographiques, bandes dessinées,...) ou la voix (opéras, chansons de variétés,...) ? La lecture vient-elle avant l'écriture ? Au fond, l'enjeu ne se réduit-il pas au seul style puisque tout a déjà été écrit ?

Comment trouver les réponses « majuscules » que l'on cherche avidement, et pas seulement les nôtres propres ?

Mais pour trouver des réponses, ne faut-il pas d'abord se perdre ?


Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraie, comme disait l'autre

Aujourd'hui, pas une pensée, même pas une mauvaise. Impression agréable, au fond : je ne pense pas, donc je suis bien...


Le bonheur, c'est d'avoir une famille aimante et unie... loin de vous (Georges Burns)

Pas mieux, Georges a bien résumé la chose. Vous noterez, au passage, que cela marche aussi avec la belle-famille.


J'adore parler de rien, c'est le seul domaine où j'ai de vagues connaissances. (Oscar Wilde)

Alors, parlons de nous... (Wilde aurait adorer passer des heures sur Facebook et Twitter).


Le style est la poésie dans la prose, je veux dire une manière d'exprimer que la pensée n'explique pas. (Alain)

Le style, il n'y a que cela, « et tout le reste est littérature. » (Paul Verlaine), même si nous savons, au fond de nous, que « le reste est silence. » ( William Shakespeare in Hamlet)


Ce sont les critiques qui font la littérature. (Jacques Chardonne)

On écrit d'abord pour soi. Puis pour être lu. Enfin, pour être apprécié. Très rapidement, c'est le jugement même de nos écrits qui prennent le dessus dans nos motifs d'écrire.

Cela dit, restons toujours humble et gardons à l'esprit, comme aimait à le penser Jean Cocteau, qu' « un chef-d'oeuvre de la littérature n'est jamais qu'un dictionnaire en désordre ».

lundi, 30 avril 2012

Billet d'humeur et flatterie gratuite, par Sylvain de Leyde

Le 29 Avril 2012,

Cher René, bonsoir,

Alors que je mets la dernière main à quelques textes pour votre blog, j'ai trouvé par hasard (sur un site d'une artiste peintre, très précisément), quelques textes terrifiants d'actualité, à la veille d'un combat politique "formidable" entre deux "géants" de 1m60 (les bras levés).

Dans le premier texte, tout est dit :
"Il est très important d'apprendre de bonne heure, dès la jeunesse, qu'on se trouve au milieu d'une mascarade (...). Il faut donc enseigner aux jeunes gens que dans cette mascarade, les pommes sont en cire, les fleurs en soie, les poissons en carton et que tout n'est que farce et plaisanterie ; et que de ces deux hommes qu'ils voient si sérieusement aux prises ensemble, l'un ne vend que de la fausse marchandise, que l'autre paie avec des jetons à compter."
Arthur SCHOPENHAUER

Le second nous laisse définitivement sans espoir :
"Gouverner, c'est mentir", voilà une maxime rarement formulée, presque toujours pratiquée, et qui a tué plus d'hommes en ce monde que les assassins n'ont pu le faire.
Emile-Auguste Chartier dit Alain

Bien à vous, cher René. Au plaisir, sans cesse renouvelé, de vous lire et de vous savoir brillant, éveillé, généreusement poétique, et bientôt extravagant et stylistiquement acéré, fantasque et verbalement minutieux - tout ce que vous écrivez le laisse pressentir, vous y êtes presque d'ailleurs -. Non pas un écrivain en puissance, mais un écrivain en finesse, voilà ce que vous êtes.

Amicalement, et un cran en-dessous (mais il vaut mieux être le second d'un grand homme que le premier d'une troupe de corniauds...)

Sylvain de Leyde


Le 30 Avril,

Oh! Sylvain,

Que j'aime votre esprit,
Tout autant vos flatteries.
Mais point trop n'en faut,
Eu égard à mon égo.
J'applaudis dés demain,
M'incline, baisemain.
Car je reste manchot,
Face au railleur Roi Groucho.

Votre serviteur, votre éditeur,
D'un si fin billet d'humeur.

René